Ma plus belle rencontre en mer.

Avant d’embarquer pour son dernier voyage, celui qui a pu échapper à un précoce destin funeste, va devoir assister en direct à son propre délabrement, à son inexorable décrépitude.

Parmi les curiosités qu’il va découvrir, chacun a sans doute son catalogue personnel, il en est une qui m’est familière, l’apparition de flashes, de souvenirs, qui débarquent sans prévenir et sans que je vois vraiment le lien qui les relient à l’instant présent .

Il en est un qui m’est revenu récemment, comme il s’agit d’un beau souvenir maritime, l’envie me prend de vous le raconter .

Cela s’est passé le 12 juillet 1995 au sud des bancs de Terre-Neuve lors de ma traversée de l’Atlantique à la rame pour les Sauveteurs en mer. Temps de suroît et la boucaille qui va avec, un vrai temps de breton. Réglé en mode automate je ramais pensant à tout et à rien, comme chaque jour.

Tout à coup, j’entends une voix : »Il est là ! Il est là ! ». A bord de mon bateau, point d’alcool, point de tabac, point de matière illicite. Un autre : « il est là ! ». Je tourne la tête et vois une coque sortir de la brume, sur cette coque, un gars qui me montrait du doigt . Une deuxième coque, puis une troisième, un trimaran ! Le « Lyonnaise des eaux ! » L’Amiral à la barre !!! Si ma mémoire ne me trahit pas, le montreur du doigt était Yves Pouillaude, un de ses lieutenants.
La déferlante d’émotions !

Cela faisait 29 jours que je m’étais installé dans ma solitude. Une première semaine pas évidente et les jours passants, on commence doucement à faire corps avec le milieu. Me retrouver sans préavis au contact avec des humains, grosse secousse ! Mais qu’est-ce qu’ils font là ? On se regarde. Ils me lancent un bout. J’y accroche mon bateau et nous voilà à dériver de concert. Le trimaran de 27 mètres, avec sa prise au vent, dérive beaucoup plus vite qu’un bateau à rames.

Ca va ?
La question du jour.
Ca va .

Kerso et sa bande allaient à New-York pour tenter de battre le record de l’Atlantique à la voile. Ils savaient que je traversais et que je n’avais pas donné de nouvelles depuis mon départ. Problèmes de B.L.U. Mon équipe à terre pensant qu’il y avait une (petite) possibilité que nos routes se croisent a demandé à l’Amiral s’il voulait bien passer jeter un oeil au cas où. Il accepta [en bougonnant ou pas je n’en sais rien :-)]. Je ne communiquais pas, mais une balise Argos donnait régulièrement ma position. Le hasard faisant bien les choses, le Lyonnaise est passé pas loin de moi. Mais comment me trouver dans cette boucaille ?

En bon marin qu’il est, Kerso est allé sur ma dernière position connue qui remontait à une dizaine d’heures. Il s’est dit : avec son bateau il doit ramer vent arrière. En naviguant vent arrière nous aussi, on devrait le rattraper. Ce qu’ils firent. De là à me trouver dans cette boucaille, les dieux de la mer étaient avec eux. Drôle d’impression. Je suis là dans ma barcasse, ils sont là dans leur colossal bateau, eau et gaz à tous les étages. On se regarde. On se parle. Ca va ? Ouais, ouais, ça va. Joute oratoire mode Atlantique.

Le bout maintient une distance respectueuse entre nos bateaux. Je balance des pellicules dans un sac étanche. Ils me le renvoient avec du courrier et des mots de mes enfants. Séquence émotion. Bon ben faut y aller. Chacun doit suivre sa route. A chacun son destin.

Je largue le bout et fais une chose que je n’avais jamais faite ni refait depuis, j’embrasse le bout. Je n’avais pas pu leur serrer la pogne, leur faire un abraso pour les remercier de leur visite, alors j’ai embrassé le bout. Je me remets aux avirons, direction Molène.

Je ne vous dis pas dans quel état émotionnel je suis, le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux.

Ils me regardent partir sans doute avec l’impression de m’abandonner à un destin funeste. Kerso met son bateau bout au vent pour remettre la voilure. Je rame, rame et rame encore, la boucaille m’enveloppant. Au bout de quelques minutes, sur ma droite, je vois le trimaran réapparaître, fier comme bartabac, vent arrière, à sec de toile. L’Amiral à la barre. Son équipage aligné à l’arrière du mât, comme pour un dernier salut.

J’en ai encore la chair de poule 26 ans après en l’écrivant.

Le Lyonnaise me double. Kerso le remet bout au vent, cette fois-ci pour de bon. La solitude atlantique m’enveloppe à nouveau.

Je rame, je rame et au bout de quelque temps je me demande : »Kerso est venu, ou j’ai imaginé qu’il est venu ».

Quien sabe…